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Peinture abstraite en bandes horizontales bleues, ocre et beiges

Qui décide de ce que les associations font de leur argent ?

Article rédigé par Mélanie Carrère

Le 20 septembre, le JDD titrait sur les ‘60 milliards engloutis’ par les associations. Ce chiffre additionne des choses qui n'ont rien à voir. Il pose pourtant une vraie question : qui décide de l'usage de l'argent qui fait vivre l'action sociale ? Y répondre nous oblige aussi à dire pourquoi Amor Mundi n'est pas une association.


Le samedi 20 septembre 2026, le Journal du dimanche a fait sa une sur une étude de l'observatoire Hexagone (financé par le milliardaire Pierre-Édouard Stérin, à travers son projet politique et philanthropique Périclès). Selon elle, le soutien public aux associations atteindrait 60 milliards d'euros par an. Le chiffre additionne des subventions, des commandes publiques et des réductions d'impôt liées aux dons. L'article dénonce l'opacité de ces financements et s'interroge au passage sur la légitimité des fonds publics versés aux associations dites militantes.

Les réactions ont été rapides. Le Mouvement associatif a appelé à poursuivre et amplifier la mobilisation, dans une rentrée déjà marquée par plus de 3 000 forums des associations, par la campagne “La France qui se bat”, qu'il porte avec France générosités, et par la semaine de mobilisation inter-associative à prévoir à partir du 12 octobre. À l'approche des arbitrages budgétaires et de l'élection présidentielle, le financement des associations est devenu un terrain de bataille politique.

Ce débat nous concerne doublement. Les associations font partie des organisations engagées auxquelles nous nous adressons, et la façon dont elles sont financées conditionne leur capacité à penser leur travail. Et dans notre précédent article, nous affirmions que ce n'est pas le statut qui fait l'engagement. La question vaut pour nous : pourquoi Amor Mundi n'est-elle pas une association ? Nous y répondons publiquement, en mettant nos arguments en discussion.

Soixante milliards, ou l'art de tout mélanger

Une subvention finance un projet porté par l'association elle-même. Une commande publique rémunère un service que l'administration a demandé : un hébergement d'urgence, une mesure de protection, un accompagnement. Une réduction d'impôt accompagne le don d'un particulier ou d'une entreprise. Additionner les trois sous le nom de “soutien”, c'est présenter comme une faveur ce qui est, bien souvent, le paiement d'une mission de service public confiée à des associations. Mais les services publics subissant de leur côté les mêmes attaques politiques, nous comprenons que pour ceux qui les alimentent, il s’agit plus d’une continuité que d’un manque de cohérence.

Les travaux de Viviane Tchernonog et Lionel Prouteau, sur lesquels l'étude dit s'appuyer, montrent d'ailleurs que les subventions ne représentent qu'environ un cinquième des budgets associatifs, et que les commandes publiques pèsent davantage.

Surtout, le mouvement de fond va dans le sens inverse de celui que suggère la une. Dans un avis de mai 2024, le Conseil économique, social et environnemental relevait que la part des subventions dans le budget des associations avait baissé de 41 % entre 2005 et 2020, au profit de logiques marchandes. Les financements stables reculent, les appels à projets se multiplient. Les équipes passent un temps croissant à remplir des dossiers, et les associations d'un même territoire se retrouvent en concurrence pour les mêmes enveloppes.

Pourquoi nous ne sommes pas une association

Ne pas être une association ne nous rend pas moins engagées, pas plus que le statut associatif ne suffirait à nous rendre engagées : c'était le sens de notre précédent article. Mais la question mérite une vraie réponse, et l'objection d'être posée franchement : une association pourrait proposer ces cercles sans but lucratif, donc moins cher, à des structures déjà à bout de souffle.

Première réponse : une association doit être gérée de façon désintéressée. Or nous vivons de ce travail. Nous serions à la fois celles qui gouvernent et celles qui sont rémunérées. Soit nous confions la gouvernance à d'autres et perdons la maîtrise du projet, soit l'association est considérée comme gérée de façon intéressée et soumise aux impôts commerciaux, comme n'importe quel cabinet de conseil. Le statut associatif ne serait alors qu'une façade.

Deuxième réponse, plus décisive : sans but lucratif ne veut pas dire gratuit. Le coût des cercles serait porté par une subvention ou un appel à projets. Nous irions chercher les mêmes financements que nos client·e·s, aux mêmes guichets, au moment où ces guichets se ferment. Nous reproduirions exactement la logique que dénonçait la phrase à l'origine de notre projet, citée dans notre premier article : des appels à projets où “chacun bosse pour sa paroisse”.

Aujourd'hui, nous exerçons comme indépendantes. C'est un statut transitoire, que nous assumons. Notre cap est la société coopérative et participative (SCOP) : une entreprise dont les salarié·e·s sont associé·e·s, où chaque personne dispose d'une voix, et où une part des bénéfices reste dans des réserves que personne ne peut se partager. Nous ferons ce pas avec nos premières embauches.

Rendre la décision à celles et ceux qui agissent

Nos cercles sont financés par les organisations elles-mêmes, sur leur budget de conseil (en attendant que nous procédions à la labellisation Qualiopi). Nous ne prétendons pas échapper à l'argent public : ces budgets en proviennent en grande partie. La différence porte sur qui décide. Ce n'est pas un financeur qui fixe les priorités par appel à projets, c'est l'organisation qui choisit de consacrer une partie de ses moyens à penser son travail. Cette marge de décision est étroite, et elle se réduit. C'est justement pour cela qu'elle compte.

Dans notre précédent article, nous décrivions une tentation que les organisations connaissent bien : la procédure ou l'expertise qui tranche à la place des personnes concernées. L'appel à projets en est la version financière. C'est le financeur qui fixe les priorités, le calendrier, les indicateurs ; l'organisation n'a plus qu'à s'y conformer pour obtenir des moyens. La décision lui échappe avant même qu'elle ait pu en délibérer.

Nous parlons à ce propos de responsabilité, au sens de la responsabilité pour le monde commun dont nous parlions dans nos deux premiers articles. Elle n'a rien de la responsabilisation gestionnaire, qui fait porter à chaque structure la charge de sa propre survie pendant que l'État se retire. On ne peut répondre d'un monde commun que si l'on garde une part de décision sur ce qu'on y fait. C'est cette part que les appels à projets retirent aux organisations, et que nous tenons à leur laisser.

Choisir de consacrer une part de ses moyens à réfléchir ensemble, quand tout pousse à l'urgence et au repli, c'est exercer cette responsabilité. C'est aussi une réponse, modeste mais concrète, à la question que nous posions dans ce premier article : que reste-t-il du pouvoir d'agir, individuel et collectif ?

Une question plutôt qu'une réponse

Le JDD demande combien coûtent les associations. La question qui nous semble décisive est autre : qui décide de ce que l'argent de l'action sociale permet de faire ?

Nos arguments ne sont pas définitifs, et nous les mettons en débat. Directions, responsables, professionnel·le·s du secteur : comment arbitrez-vous vos propres marges ? Quel mode de financement de la réflexion collective vous paraîtrait juste ? Répondez-nous par mail à collectif.amor.mundi@gmail.com.

Et si, entre organisations d'un même territoire, vous cherchez à mutualiser vos moyens pour penser ensemble, c'est précisément ce que permettent nos cercles inter-organisations, composés pour réunir des organisations différentes autour d'enjeux communs.

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