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Mosaïque de carreaux formant le mot « possible »

À qui nous adressons-nous quand nous parlons d'organisations engagées ?

Article rédigé par Mélanie Carrère

Nos offres s'adressent aux « organisations engagées ». Services publics, associations, structures de l'économie sociale et solidaire, entreprises à mission : ce qui les réunit ne tient pas à leur statut, mais à ce qu'elles s'obligent à faire.


L'expression revient partout chez nous : sur notre site, notre plaquette... Nous l'avons choisie parce qu'aucune catégorie existante ne désignait précisément les organisations avec lesquelles nous travaillons. « Secteur public », « monde associatif », « ESS » : chacun de ces mots découpe le paysage selon des statuts juridiques. Or ce qui nous intéresse traverse ces statuts. C'est d'autant plus nécessaire que le débat public mélange tout. On parle du « monde associatif » comme d'un bloc, sans distinguer un club de sport, un service d'aide à domicile et une organisation de plaidoyer. Voici donc notre définition, en quatre temps : qui sont ces organisations, pourquoi le statut ne suffit pas à les définir, ce que signifie pour nous l'engagement, et ce que cela implique pour la composition de nos cercles.

Services publics, associations, entreprises à mission

Concrètement, nous nous adressons à trois ensembles d'organisations.

  • Les services publics d'abord : collectivités territoriales, administrations, établissements publics, centres communaux d'action sociale, hôpitaux. Leurs agent·e·s portent l'intérêt général au quotidien, souvent dans des conditions qui se dégradent.
  • Les associations et au-delà, toutes les structures de l'économie sociale et solidaire : coopératives, mutuelles, fondations. Elles œuvrent dans le social et le médico-social, l'éducation populaire, la culture, l'environnement, l'insertion.
  • Les entreprises à mission, enfin, qui ont inscrit dans leurs statuts une raison d'être et des objectifs sociaux ou environnementaux.

Ce qui les rapproche, c'est une mission tournée vers l'utilité sociale, l'intérêt général, le vivre-ensemble ou les communs. Et, de plus en plus, des difficultés comparables : financements qui se tarissent, normes qui s'accumulent, postes vacants, écart croissant entre ce qu'on voudrait faire et ce qu'on peut faire. Leurs directions affrontent des dilemmes proches, sans avoir l'occasion de se croiser. Mais une mission, même inscrite dans des statuts, ne suffit pas à faire une organisation engagée.

Ce n'est pas le statut qui fait l'engagement

Aucun statut ne garantit l'engagement. Un service public peut perdre de vue ses usager·e·s sous le poids des procédures. Une association peut glisser vers une logique de prestation dictée par ses financeurs. Une entreprise peut afficher une mission que ses pratiques démentent. À l'inverse, dans chacun de ces univers, des équipes tiennent leurs engagements contre vents et marées.

Ce qui compte n'est pas ce qu'une organisation déclare, mais ce qui s'y fait réellement. La psychodynamique du travail, avec Christophe Dejours, l'a montré : le travail réel ne coïncide souvent pas avec le travail prescrit, et c'est dans cet écart que se jouent le sens du métier et la qualité de ce que l'on fait. Il en va de même pour l'engagement d'une organisation : il ne se lit pas dans ses statuts, mais dans ses pratiques, et dans la façon dont elle traite l'écart entre les deux.

C'est pourquoi nous n'excluons personne d'office. Nous partons du principe que toute organisation qui s'adresse à nous le fait de bonne foi, avec la volonté de travailler sur ce qui résiste. Reste à dire ce que nous entendons par s'engager.

S'engager, c'est agir parmi d'autres

Dans notre premier article, nous revenions sur notre nom, emprunté à Hannah Arendt : aimer le monde, c'est se soucier de ce qui est commun et accepter d'en prendre la responsabilité. Une organisation engagée est d'abord une organisation qui s'oblige envers ce monde commun.

Arendt précise ce que cette responsabilité exige. Agir, pour elle, c'est toujours agir parmi d'autres, avec des personnes différentes : la pluralité est la condition même de l'action. D'où sa méfiance envers un désir pourtant louable, celui de l'unité et de la cohérence, lorsqu'il quitte le domaine de la pensée pour s'appliquer aux affaires communes. Chez Platon, qu'elle admire par ailleurs, il aboutit à la figure du roi-philosophe, qui gouverne la multitude au nom de la vérité. Elle reproche de même au « spécialiste » de transformer des significations, toujours discutables, en vérités qui ne se discutent plus.

Les organisations connaissent bien une version ordinaire de cette tentation : la procédure qui tranche à la place des personnes, l'expertise qui décide pour les autres, la cohérence affichée qui fait taire les désaccords. Les directions que nous avons rencontrées le disent : « à un moment, il faut trancher ». Mais trancher ne dispense pas de délibérer. Une organisation engagée n'est donc pas une organisation parfaitement cohérente. C'est une organisation qui laisse place à la pluralité des points de vue, qui accepte de regarder l'écart entre ce qu'elle vise et ce qu'elle fait, et qui en fait un objet de travail collectif plutôt qu'une faute à cacher.

Des cercles cohérents et hétérogènes

Réunir ces organisations dans un même cercle ne va pas de soi. Et c'est justement notre travail de composer chaque cercle : assez de points communs pour se comprendre, assez de différences pour se déplacer, et de quoi former, à terme, un réseau. L'hétérogénéité n'est pas un risque à réduire : c'est la pluralité dont parle Arendt, rendue concrète. Une directrice d'association et un responsable de service public qui travaillent sur le même territoire, avec les mêmes publics, se connaissent souvent mal. Les réunir, c'est leur permettre de confronter leurs contraintes, de découvrir leurs complémentarités, et parfois de construire ensemble ce qu'aucun des deux ne pouvait porter seul.

Un cercle est aussi un commun, au sens de Pierre Dardot et Christian Laval : quelque chose qui n'existe que parce qu'une activité partagée l'institue. Charte co-écrite, engagement sur l'honneur, régulation par le groupe : chacun·e y est lié·e aux autres par ce qui s'y fait ensemble. Et les réponses y viennent des pair·e·s, pas des facilitatrices. Les apports des sciences humaines et sociales que nous proposons ouvrent des significations ; ils ne livrent pas de vérités.

Et vous ?

Une organisation engagée n'est ni une étiquette ni un statut. C'est une organisation qui tient à quelque chose de commun, et qui accepte de regarder ses vulnérabilités. La plupart des organisations les vivent seules, dans l'urgence, comme des échecs qu'il vaudrait mieux taire. Nous faisons le pari inverse : c'est là que commence le travail, et c'est là que se loge le pouvoir d'agir qui reste.

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