
La genèse
Les cercles de pair·e·s pour les organisations d'Amor Mundi
Article rédigé par Aurélie Pichot et Mélanie Carrère
Amor Mundi lance ses cercles de pair·e·s et met en ligne son site et son blog pour partager, au fil de l'eau, ses activités et ses réflexions. Pour ce premier article, nous revenons sur ce qui nous a conduites à ce format.
Financements qui se tarissent, normes qui s'accumulent, dématérialisation à marche forcée, postes vacants : dans les organisations engagées (d'intérêt général, d'utilité sociale ou à mission), les conditions qui permettent de bien faire son travail se dégradent. Les directions arbitrent sans marge, les équipes tiennent sans moyens, et l'écart se creuse entre les principes affichés et ce qu'il reste possible de faire. Face à cela, chacun·e cherche des solutions. Les directions, isolées à leur poste, souvent prises en étau entre conseil d'administration et équipes, questionnent de plus en plus leurs modes de gouvernance. Que reste-t-il du pouvoir d'agir, individuel et collectif ?
C'est à cette question que nous avons voulu répondre en créant Amor Mundi, un cabinet au sens premier du terme : un lieu intime et de délibération. Mais également un cabinet collectif : dans nos cercles de pair·e·s, et avec les partenaires auprès desquels nous construisons un écosystème de ressources. Ce choix a une histoire : ce que nous avons entendu en entretien, la méthode que nous avons retenue, et le nom que nous portons.
Ce que le terrain nous a appris
Au départ, nous imaginions proposer des accompagnements au sein d'une organisation, d'un établissement ou d'une équipe. Les entretiens menés auprès de directeur·trice·s et de responsables ont déplacé ce projet. Une phrase, prononcée par une directrice d'établissement, a été un déclic : « Retrouver cette solidarité, pas ces appels à projets où chacun bosse pour sa paroisse, [...] c'est quelque chose qui nous manque beaucoup, beaucoup, beaucoup. »
Elle n'était pas isolée. Au fil des entretiens, le même besoin s'exprimait sous d'autres formes : un regard extérieur, un réseau de partenaires qu'on n'a pas le temps d'aller chercher, des compétences qui se complètent, des projets transversaux qui peinent à trouver leur place. Autant de manières de dire que les réponses ne se trouvent plus à l'intérieur des frontières d'une seule entité. Faute de temps pour les penser et les construire, ces coopérations passent toujours après les urgences du terrain et les exigences bureaucratiques, qui guident de plus en plus l'activité. C'est ce qui a donné naissance à nos cercles de pair·e·s entre organisations. C'est aussi ce qui a transformé notre façon de concevoir l'intervention en interne : au sein d'une même organisation, ce sont les frontières entre services qu'il s'agit de franchir.
Penser les dilemmes à plusieurs, avec un regard extérieur
Pour répondre à ce besoin, nous nous appuyons sur le codéveloppement, méthode élaborée au Québec par Adrien Payette et Claude Champagne et que nous nous sommes appropriée, comme eux-mêmes y invitent les praticiens. Chaque séance est structurée selon un séquençage précis. À chaque fois, une personne expose une situation qui lui pose problème, un projet ou une préoccupation. Les autres deviennent enquêteur·trice·s : elles et ils questionnent, formulent des hypothèses, partagent leurs expériences. La séance se termine par une action à expérimenter, dont on reparle la fois suivante.
Ce qui nous a convaincues, c'est ce que ce format produit dans la durée. Un cercle réunit cinq à dix personnes, sur dix séances réparties dans l'année, et chacun·e y est tour à tour protagoniste et enquêteur·trice. La confiance se construit, et avec elle la possibilité de dire ce qui ne se dit pas ailleurs : les doutes, les arbitrages qu'on n'assume qu'à moitié, les situations qui résistent. On ne cherche pas seulement à comprendre un problème : c'est surtout trouver une prise pour agir qui importe. Et ce qui se travaille dépasse la personne : ce sont une organisation, un service, un territoire qui sont mis en perspective.
Du terrain aux savoirs, des savoirs au terrain
Notre singularité tient à la place que nous donnons aux sciences humaines et sociales. Philosophie, sociologie, psychodynamique du travail, approche systémique : ces savoirs ne sont pas là pour théoriser à distance du terrain. Le point de départ reste toujours l'expérience vécue. Mais une situation vécue seul·e, dans l'urgence, se lit souvent comme un problème personnel. Mise en perspective, elle apparaît aussi pour ce qu'elle est : l'effet d'une organisation du travail, de politiques publiques, de tensions qui traversent tout un secteur.
Nous ne voulons pas choisir entre la pratique et la théorie, mais faire circuler l'une dans l'autre. Le philosophe John Dewey décrivait la pensée comme une enquête qui naît d'une situation problématique et retourne vers l'action. C'est ce mouvement que nous cherchons à rendre possible : partir du terrain, prendre de la hauteur, revenir au terrain avec de nouvelles prises. Entre les séances, une plateforme en ligne prolonge ce travail, avec des ressources et un espace d'échange propre à chaque cercle.
Aimer le monde, c'est agir en responsabilité
Reste notre nom. Amor Mundi. L'amour du monde, formule empruntée à Hannah Arendt. En 1955, dans une lettre à Karl Jaspers, elle confiait vouloir donner ce titre, par gratitude, au livre de théorie politique qu'elle préparait, et qui deviendra Condition de l'homme moderne. Elle commençait seulement, écrivait-elle, à aimer vraiment le monde.
Chez Arendt, aimer le monde n'a rien de contemplatif. C'est se soucier de ce qui est commun, de ce qui existait avant nous et nous survivra, et accepter d'en prendre la responsabilité. C'est ce que font, chaque jour, les organisations que nous accompagnons : tenir un monde commun, souvent sous contrainte. Notre travail consiste à leur donner un peu plus de prise pour le faire.
Et maintenant ?
Nos articles publiés de notre blog vers vous seront un espace pour prolonger ces réflexions : analyses, retours d'expérience, lectures commentées, autour du travail, de la coopération et des transformations sociales et écologiques qui traversent les organisations.
Et vous, quelles frontières aimeriez-vous franchir, au sein de votre organisation ou avec celles qui vous entourent ? Pour en parler, réservez un échange de 30 minutes avec nous.
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