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Collage de papiers découpés : des personnes réunies en cercle autour de bulles de dialogue, reliées par des fils à d'autres groupes

Plaider ensemble : des cercles aux alliances

Article rédigé par Mélanie Carrère

Dans notre précédent article, nous évoquions la possibilité, pour un cercle devenu réseau, de porter une parole collective dans les décisions publiques. Beaucoup d'organisations engagées font déjà du plaidoyer ; d'autres, dans le travail social notamment, n'en ont pas la culture. Pour toutes, une question reste ouverte : avec qui plaider ?


Cette rentrée l'a montré : le financement des associations est devenu un terrain de bataille politique, et les organisations engagées sont sommées de se justifier. Beaucoup n'ont pas attendu pour répondre. Défense des droits, environnement, solidarité internationale, fédérations et têtes de réseau : pour nombre d'entre elles, le plaidoyer fait partie du métier, parfois de la raison d'être.

Toutes ne sont pourtant pas dans cette situation. Dans le travail social, l'une des familles d'organisations auxquelles nous nous adressons, le plaidoyer reste rare. Et pour celles qui le pratiquent déjà, une difficulté demeure, qui ne se règle jamais une fois pour toutes : celle des alliances.

Dans notre précédent article, nous écrivions que les liens tissés dans un cercle pouvaient devenir, à terme, une parole collective. Cet article précise ce que cela peut vouloir dire, selon que l'on part de loin ou que l'on plaide déjà.

Le travail social, une culture de la réserve

Le travail social exerce le plus souvent des missions confiées par les pouvoirs publics, qui en sont aussi les financeurs. Prendre publiquement position, c'est interpeller celui dont on dépend. S'y ajoute une culture professionnelle de la discrétion, centrée sur l'accompagnement des personnes plutôt que sur la transformation de ce qui les met en difficulté. Le plaidoyer y est souvent perçu comme l'affaire des fédérations, ou comme une sortie de rôle.

C'est pourtant là que se voient, chaque jour, les effets concrets des politiques publiques. J'avais défendu, dans un article paru dans la revue Vie sociale, l'idée que le plaidoyer fait partie des fonctions du travail social à part entière : faire en sorte que les réalités vécues sur le terrain pèsent dans les décisions.

Un cercle peut être une première étape. Une situation vécue seul·e, dans l'urgence, se lit comme le problème d’une personne, dans un service. Mise en perspective avec d'autres, elle apparaît aussi comme l'effet d'une organisation du travail ou de politiques publiques. On passe de “je n'y arrive pas” à “nous sommes plusieurs à ne pas y arriver, et pour les mêmes raisons”. Ce n'est pas encore du plaidoyer, mais c'en est la condition : on ne porte pas publiquement un problème qu'on vit comme une faute à cacher.

Pour celles qui plaident déjà : la question des alliances

Les organisations qui plaident le savent : une parole isolée pèse peu. Or le plaidoyer reste souvent fragmenté. Chaque secteur a ses fédérations, chaque cause ses campagnes, et la concurrence pour la visibilité ressemble parfois à celle des appels à projets.

Certaines alliances manquent de façon criante. Entre les organisations qui plaident, qu'elles interviennent ou non auprès des personnes, et celles qui, comme beaucoup d'établissements et services sociaux, ne s'autorisent pas à le faire : les secondes constatent chaque jour des réalités qui pourraient nourrir le plaidoyer des premières. Entre services publics et associations, qui partagent les mêmes publics et les mêmes contraintes, mais se retrouvent trop souvent de part et d'autre de la table. Entre causes sociales et causes écologiques enfin, qui plaident chacune de leur côté alors que les inégalités sociales et environnementales se renforcent les unes les autres.

Ces alliances ne se décrètent pas. J'en ai fait l'expérience en cherchant à rassembler des signataires autour d’un manifeste dont je parlerai probablement dans un prochain article de blog. Faire vivre plusieurs initiatives côte à côte, et les allier, s'est révélé difficile, pour deux raisons. La première : l'alliance est souvent conçue comme un ralliement. Il faudrait se placer sous la bannière de l'initiative qui a le plus de poids, quitte à y perdre ce qui faisait la singularité des autres. La seconde est plus silencieuse : des personnes qui partagent largement les mêmes idées, mais disposent d'une visibilité bien plus grande, ne répondent pas. Ce n'est pas forcément de la mauvaise volonté : la visibilité est une ressource rare, et celles et ceux qui en disposent sont sollicités de toutes parts. Mais le résultat est le même. Le plaidoyer reproduit en son sein la concurrence qu'il dénonce ailleurs.

Une alliance n'est pas une fusion. Elle suppose de reconnaître la pluralité des initiatives plutôt que de les absorber, de comprendre les contraintes et le calendrier des autres, et de tenir compte des rapports de force : une grande fédération et une petite association n'ont pas le même poids. Elle suppose surtout de la confiance, qui se construit dans la durée, en dehors des moments de mobilisation. C'est ce que permet un cercle composé d'organisations différentes.

Plaider sans trahir le cercle

Dans les deux cas, trois conditions nous paraissent décisives.

Des analyses plutôt que des postures. Un plaidoyer qui ne repose pas sur une analyse rigoureuse se réduit à une prise de position, facile à disqualifier. Le vécu est un point de départ, pas une preuve : il doit être confronté à d'autres points de vue et à d'autres savoirs. C'est tout l'intérêt du va-et-vient entre terrain et sciences humaines et sociales que nous pratiquons.

Ne pas parler à la place des autres. Plaider au nom de ses publics, c'est risquer de décider pour eux. L'objet légitime d'un plaidoyer porté par des organisations, ce sont d'abord les conditions de leur propre action. Pour le reste, leur rôle est de rendre possible la parole des personnes concernées, en créant des espaces où celles-ci et les décideur·euse·s se retrouvent.

Protéger le cercle. Un cercle n'a de valeur que si l'on peut y dire ce qui ne se dit pas ailleurs. Rien n'en sort sans une décision collective, et ce qui en sort est détaché des personnes et des situations. Le plaidoyer n'est pas l'objet du cercle. Il peut en naître, dans le réseau, qui a ses propres règles.

Relier plutôt que représenter

Nous ne portons pas de plaidoyer au nom des organisations que nous accompagnons, et nous ne voulons pas devenir leurs porte-parole. Comme dans nos cercles, la parole appartient aux pair·e·s.

Notre rôle se situe en amont : composer des cercles où se rencontrent des organisations qui ne se seraient pas croisées, aider un groupe à formuler une question commune, le relier à d'autres collectifs et aux différents niveaux de décision. C'est ce que nous appelions, dans notre précédent article, une communauté nodale : un collectif qui reste relié au-delà de lui-même.

Comme l'animation de réseau, c'est une perspective, pas encore une offre. Et elle se heurte au même obstacle : le temps passé à construire des alliances est rarement reconnu comme un travail, et donc rarement financé.

Et vous ?

Si votre organisation plaide déjà : avec qui ne vous êtes-vous encore jamais allié·e, alors que vous défendez des causes voisines ? Si elle ne le fait pas : quelle question, née de votre pratique, mériterait d'être portée devant celles et ceux qui décident ? Écrivez-nous à collectif.amor.mundi@gmail.com, ou Réservez un échange de 30 minutes.

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