
Des cercles aux réseaux : animer la coopération sur les territoires
Article rédigé par Mélanie Carrère
Dans notre précédent article, nous évoquions des organisations d'un même territoire qui cherchent à mutualiser leurs moyens pour penser ensemble. C'est une perspective que nous nous donnons, au-delà de nos cercles : contribuer à faire naître et à animer des réseaux sur les territoires, autour d'enjeux communs. Les transitions sociales et écologiques en font une nécessité.
Les grands enjeux de notre temps ne se laissent plus traiter organisation par organisation. Canicules, précarité, vieillissement, accès aux droits : les collectivités parlent désormais de “polycrise”, des crises simultanées qui se renforcent mutuellement. Le CNFPT consacre ainsi, le 19 novembre, une rencontre territoriale à la place de l'action sociale dans la gestion des crises. L'une de ses questions centrales est la nôtre : comment développer une coopération efficiente entre acteurs ? C'est sur les territoires que les transitions passent concrètement à l'action : une cantine qui s'approvisionne localement, un plan canicule qui repère les personnes isolées, un projet porté ensemble par un centre social, une mairie et une coopérative. Et c'est là que la coopération fait le plus souvent défaut, faute de temps, de lieux et de personnes pour la faire vivre.
Sur notre site, nous présentons nos cercles de pair·e·s. Mais depuis l'origine, nous écrivons aussi vouloir créer des réseaux sur des territoires. Cet article explique ce lien : pourquoi un cercle peut être une première étape, et ce qu'animer un réseau veut dire.
Le réseau qui manque
Les directions que nous avons rencontrées le disent sans détour. L'une d'elles résume : “Au niveau de ma place, c'est comment se faire ce réseau de partenaires [...] je n'ai pas le temps d'aller frapper [aux portes].”
Le besoin est là, mais personne n'a le temps de s'en occuper. Les partenariats se nouent au hasard des connaissances, les projets transversaux s'essoufflent une fois lancés, et chaque organisation reste seule face à des problèmes qui dépassent ses frontières. Or ce sont précisément ces problèmes-là que les transitions posent : ils demandent que des acteur·rice·s qui ne se parlent pas, services publics, associations, entreprises, apprennent à agir ensemble dans la durée.
Du cercle au réseau
Un cercle de pair·e·s inter-organisations réunit pendant un an des directions et des responsables autour d’un même objet, ou d'un même territoire. Au fil des dix séances, la confiance se construit. On découvre les contraintes des autres, leurs compétences, ce que l'on pourrait faire ensemble. Ces liens ne s'arrêtent pas avec le cycle : ils peuvent devenir des communautés qui continuent d'apprendre ensemble, des coopérations sur un territoire, des projets communs, voire une parole collective pour peser dans les décisions publiques.
Mais un cercle ne suffit pas à faire un réseau. La sociologue Sandrine Fournié, dans sa thèse sur la construction d'une gouvernance alimentaire dans le Pays de Figeac1, met en garde contre les groupes de pair·e·s qui recréent, sans le vouloir, les frontières entre métiers qu'ils cherchaient à dépasser. Un réseau vivant alterne, écrit-elle, “des échanges entre pairs et entre "impairs"” : entre personnes qui se ressemblent, pour construire un langage commun, et entre personnes différentes, pour faire émerger ce qu'aucune ne pouvait porter seule. Le cercle est un premier espace ; le réseau commence quand il s'ouvre.
Ce qu'animer veut dire
La thèse de Sandrine Fournié1 décrit précisément ce que demande l'animation d'une coopération territoriale. Elle remplit trois fonctions : faire interface (organiser les rencontres, faire circuler l'information), produire un savoir commun entre des acteur·rice·s qui n'ont ni le même vocabulaire ni les mêmes logiques, et accompagner les actions concrètes, qui sont la preuve que la démarche sert à quelque chose. Les personnes qui animent se trouvent, écrit-elle, “en position d'intermédiaire, de pont”. Elle les appelle des “innovateurs silencieux”.
Cette position n'est pas neutre. Fournié rappelle, à la suite des sociologues des réseaux, que celui ou celle qui relie des mondes qui ne se parlent pas détient un pouvoir : il ou elle contrôle l'information et peut instrumentaliser les relations à son profit. Nous ne voulons pas être ce passage obligé. Nous pensons plutôt notre écosystème comme un rhizome, au sens de Gilles Deleuze et Félix Guattari : un réseau sans centre, où chaque point peut se relier à n'importe quel autre.
C'est aussi le sens du concept de communauté nodale, que j’ai proposé dans le double numéro 50-51 de la revue Vie sociale2 à propos du travail social face aux enjeux écologiques. Une communauté nodale est un collectif qui reste “en reliance permanente” avec les autres et avec les différents échelons, du local au global, du public au privé. Ce qui la protège du repli, ce sont les “courroies de transmission” qui la relient au-delà d'elle-même. Un cercle, puis un réseau, peut devenir un tel nœud : un lieu où les savoirs situés des professionnel·le·s et des organisations de terrain circulent, et remontent jusqu'aux décisions publiques pour contribuer à une définition “inductive” de l'intérêt général, construite à partir des expériences. Animer, pour nous, c'est entretenir ces liaisons, pas les capter. Comme dans nos cercles, les réponses viennent des pair·e·s, pas de nous.
Fournié souligne aussi que l'égalité est une illusion dans un collectif hétérogène : une grande collectivité et une petite association n'ont ni les mêmes moyens ni le même poids. L'animation doit chercher, à défaut d'égalité, un équilibre entre les acteur·rice·s. C'est ce que nous nous engageons à faire en composant nos cercles.
Une perspective, pas encore une offre
Nous ne vendons pas aujourd'hui d'animation de réseau clés en main. C'est un horizon que nous donnons à nos cercles et que nous voulons construire avec les organisations qui s'y engagent. Des cadres existent déjà pour l'accueillir, comme les projets alimentaires territoriaux ou les conventions territoriales globales qui lient collectivités et caisses d'allocations familiales.
Reste une question, que nous posions dans notre précédent article et que Fournié pose à son tour : l'animation est un investissement indispensable, mais qui en assure la pérennité et le financement ? Le temps de la coopération est rarement compté dans les budgets. Le reconnaître comme un travail à part entière est une condition pour que les transitions ne restent pas des intentions.
Et vous ?
Sur votre territoire, avec quelle organisation aimeriez-vous travailler sans la connaître encore ? Quel enjeu commun mériterait qu'on s'y attelle ensemble ?
Nos cercles inter-organisations sont aujourd'hui la porte d'entrée de cette dynamique. Et si vous portez déjà un projet de coopération territoriale, parlons-en : Réservez un échange de 30 minutes.
Pour commenter cet article ou échanger avec nous, retrouvez-nous sur LinkedIn →
1. Sandrine Fournié, Construction sociotechnique et relationnelle d'une gouvernance alimentaire territoriale, thèse de doctorat en sciences sociales, 2016.
2. Vie sociale, n° 50-51, « Quel travail social face aux enjeux écosociaux ? », érès, 2025.
Envie de recevoir La Lettre d'Amor Mundi ?
Une fois par mois, recevez nos quatre derniers articles, les dates de nos prochains webinaires et cercles inter-organisations, et des nouvelles de nos actions en cours ou à venir.
Merci ! Un e-mail vient de vous être envoyé : cliquez sur le lien qu'il contient pour confirmer votre inscription.